tenir bon

voilà, c’est fini, une page se tourne. Dans ma vie professionnelle, j’ai essuyé 3 réorganisations dans des entreprises du secteur de la formation, toutes ayant pignon sur rue. Toutes les trois ont décidé, à un moment de leur histoire, de céder au vertiges de la modernité managériale.

Et dans les trois cas, le prix à payer est pour les formateurs. Comme pour les ouvriers, comme pour les infirmiers. Les gestionnaires sans imagination ne trouvent-ils donc jamais d’autres solutions? Quelle confusion entre le capital intelligence et l’adaptation aux contingences.

Cette fois-ci, j’ai pris une décision radicale. J’ai refusé les petits aménagements avec l’intégrité du savoir, de la transmission, de la fabrique du professionnel. Je me sais suffisamment exigeante avec moi-même pour refuser de travailler dans un contexte de rabotage progressif.

Pour le dire autrement. Je ne veux plus avoir à discuter des critères de la qualité du travail avec des non-spécialistes de ce travail. Je ne veux plus avoir à échanger de façon stérile, ne pas être entendue, ne pas pouvoir peser sur la décision finale. Je me désengage.

La dispute, la dialectique, c’est quand les protagonistes se mettent d’accord sur un préalable: nous sommes un collectif attelé à la même tâche. Sans ce préalable, la dispute est un vortex, une énergie dirigée vers un seul but, dont la finalité est d’écraser la capacité créative.

Mais j’ai déjà longuement écrit la dessus, il faut avancer.

le tiers état

Un économiste a déclaré sur France culture, où il était invité à commenter les récents événements en France, que les gilets jaunes représentaient cette France de la classe ouvrière, qui s’était échappée de la classe ouvrière grâce à la prospérité, qui avait accédé à la propriété, voire au petit patronat, et qui se voyait reléguée, déclassée.

Ce qu’on a donné d’une main est repris de l’autre. (L’accession à la propriété de maisons en carton pâte dans des quartiers où suinte le mimétisme américain, ersatz de grandeur factice payé double grâce à l’illusion de l’achat à crédit). Et pour entretenir le rêve, la nuque baissée des cadences infernales et du ravalement de la dignité, jusqu’à l’épuisement.

Comme quoi, Bourdieu avait raison, n’en déplaise à certains.

Les gilets jaunes, c’est le Tiers Etat. Les serfs. Ceux que la noblesse (il y a toujours des quartiers de noblesse en France) et de la grande bourgeoisie cherche immanquablement à dissimuler dans les coursives, les gardes-mangers, les fermes et les métayeries.

Ce qui nous revient en boomerang, c’est que finalement, 230 ans après la Révolution, rien n’a vraiment changé. La France, distribue toujours inéquitablement richesse et pouvoir. Et dresse les uns contre les autres les petits, les industrieux, les fonctionnaires…

Quelle honte de voir CRS et policiers se dresser contre leurs frères.

Quelle honte de voir les âmes damnées casser des vitrines et du mobilier urbain pour discréditer leurs frères.

il y a quelque chose de pourri au royaume de France.

 

Boucler la boucle

A force de fureter sur Netflix, on prend le risque de tomber sur des contenus intéressants. Hier, j’ai vu les 3 épisodes de Fluctuat nec Mergitur, le documentaire-témoignage consacré aux attentats du 13 novembre 2015. Fascinée, j’ai vu les trois épisodes dans la nuit, presque en apnée.

Et je me suis souvenue.

Le 13 novembre, le 14 novembre et les jours qui ont suivis, je suis restée quasi non stop à l’écoute téléphonique, sur la plateforme pour laquelle je travaillais à l’époque. J’ai vu les images des attentats, sans rien en comprendre, à la télé comme tout le monde. J’ai fait un effort de mémoire pour me souvenir où était ma fille, qui à l’époque habitait dans le quartier du bataclan. Elle était en weekend dans les bois, je ne l’ai pas appelée, pas la peine de l’inquiéter, je l’ai fais le dimanche soir avant qu’elle reprenne son train, de façon elliptique, pour la préparer sans l’affoler.

Et le téléphone s’est mis à sonner, sans interruption.

Une plateforme téléphonique d’appels psychologiques, c’est la mise en relation de salariés avec des psychologues. Une prestation payée par l’employeur, visant la prévention des risques psychosociaux. La plupart du temps le psychologue est seul, chez lui, il a programmé les plages de disponibilités, son téléphone peut sonner à tout moment. Son téléphone, chez lui, pour répondre à des interrogations multiples et diverses. Psychologue au téléphone chez soi, c’est faire l’expérience de la grande solitude face à toutes détresses.

Et le 13 novembre et les jours qui ont suivi, ça été le cas.

En entendant les pompiers, les policiers rendre compte de leur état mental après leur intervention, j’ai pris conscience de tout ce qui c’était passé en moi, pour moi pendant ces quelques jours: suspension du temps, suspension des émotions, suspension du goût et de l’odorat. Et toujours seule, pas de groupe de parole pas de soutien de la part du gestionnaire de la plateforme.

Et j’ai enchainé les entretiens. un entretien, un compte rendu à chaud, quelques notes, un diagnostic suggéré. Et toujours silence sur toute la ligne.

Voilà. de Charlie au Bataclan

Je voudrais ici témoigner de celà.

 

engagement, contribution

Le travail est à l’adulte ce que le jeu est à l’enfant: un lieu de développement.

Le problème est de bien comprendre le concept de développement. une confusion assez banale, et assez bien relayée par les gestionnaires voudrait que le développement soit équivalent à l’engagement. Si c’était vrai, ceci signifierait qu’il serait possible d’orienter l’activité du salarié dans une direction qui serait à la fois épanouissante pour lui et utile pour l’entreprise.

Pas de déperdition d’énergie, tous ensemble vers le même but.

Sauf que, ça ne marche pas tout à fait comme ça.

il y a un écart irréductible entre l’activité (visible dans le développement) et l’activité dirigée investie dans une action contrainte.

L’activité, c’est comme l’eau des torrents en crue: imprévisible, irrépressible. Comme dans le sud est de la France, où l’on a cru qu’on pouvait domestiquer les ruisseaux dans des tubes de béton pour construire des maisons sur les berges.

En apparence, une bonne affaire. Au moindre orage, la nature reprend le dessus Sauvage.

L’activité ne s’oriente vers un but que pour des raisons conjoncturelles. Il est à ce point impossible de faire sans les fondamentaux de la psychologie et de la métapsychologie. Les théories de la motivation tentent de construire un système explicatif qui s’appuie sur des éléments factuels, objectivables. Les théories de la motivation échouent à intégrer l’imprévisible de la nature humaine. Et pour cause: comment mettre au travail des sujets agités par des mouvements internes dont la rationalité ne peut être bornée?

Tous les managers savent ça, avec leurs tripes à eux. Les salariés les mieux disposés échappent au dispositif de contrôle du travail.

Tous les managers qui viennent demander de l’aide demande ça: mais pourquoi donc se conduisent-ils comme ça? Comment faire pour les tenir au travail? Comment faire pour les maintenir à la tâche prescrite?

C’est à cette question que je m’emploie à donner du sens.

 

comment font-ils?

quand j’ai commencé à étudier la psychologie du travail je suis restée en fascination par cette entourloupe de Christophe Dejours, qui retourne la question de la pathologie comme un gant, pour faire apparaitre la question des ressources.

Comment font-ils pour tenir, ceux qui tiennent? Y a t-il quelque chose à apprendre d’eux?

Je dis entourloupe, parce que c’est là la production de cet acte magique, de cette intuition fondamentale que nous espérons tous avoir un jour. Comment font-ils pour se lever le matin, y trouver de l’intérêt, passer le temps au travail avec suffisamment de légèreté, et recommencer, encore et encore.

Géniale intuition qui, si l’on n’y prend pas garde, conduit à des modalités d’analyse qui sclérose le propos à peine énoncé: donc, ceux qui y arrivent sont des héros, et les autres des loosers….

Et voilà les ficelles de la ruse effilochées par les tristes sires, les tenants de la pensée positive et de la méthode Coué: « ah ça ira, ça ira, ça ira… »

Pour ne pas se laisser envahir par la panique du tripallium, il suffirait de se répéter le mantra tous les matins, l’air et la chanson, et de se dire qu’il faut avancer pour avancer. Et ne pas (trop) s’écouter.

J’en ai même entendu dire, sur une grande chaine publique que les douloureux chroniques n’avaient qu’à faire du sport…parce que les sportifs se faisant mal exprès, ils étaient moins sensibles à la douleur.

Ah, les supers héros en costumes bleu et slip de bain rouge…

le travail, c’est l’effort du travail

en quoi consiste donc le travail?

Dans un effort. Celui de le faire. de faire l’effort de s’astreindre à faire les tâches qui nous permettent d’assurer notre subsistance.

de supporter la routine. de supporter l’ennui. de trouver des palliatifs à la routine et l’ennui.

Sans devenir fou, ni violent, ni désespéré.

C’est à dire de se contraindre, et de pouvoir l’assumer.

C’est ça le tripallium. L’engin que nous nous attachons volontairement autour de la taille.

Pour aujourd’hui, restons-en là. mesurons l’énergie, l’effort, le désespoir, l’engagement qui nous lie avec cette métaphore mécanique.