l’état du monde de la formation

j’ai commencé à donner des cours en 1992.

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Passé le moment vertigineux, quel bilan de toutes ces années passées?

Tout d’abord, mais ça ça me concerne, je ne m’en sens pas une formatrice expérimentée. Le cours du CNAM commence dans deux semaines, et je me sens encore une fois comme une débutante. Chaque séquence est une nouveauté, je me sens dans le vide sidéral du jeune formateur qui se demande s’il est assez outillé pour faire face à une meute d’apprenants.

Ce qui a changé, en 25 ans, c’est le sentiment que les auditeurs ne viennent pas pour apprendre, mais pour assister à un spectacle. Ils en veulent pour leur argent, sur un mode de renforcement psychoaffectif. Surtout ne pas les mettre en difficulté cognitive.

Et je ne m’adresse pas à des petits jeunes (ou moins jeunes) fragilisés par la vie et par un parcours de formation qui les a laissé plein de colère, non, je m’adresse à des adultes, au moins détenteurs d’une licence, qui sont là pour un parcours à bac +5.

Pour autant, la posture d’apprenant n’a rien a voir avec ce qu’elle a été. Et quand j’écris ça, je ne me sens pas nostalgique du « c’était mieux avant », ou « nous étions mieux formés », non, je parle de la façon dont le monde moderne conditionne le rapport aux apprentissages. Avant, on s’en remettait à un enseignant-formateur dont le rôle était de modéliser un rapport à la recherche d’informations autour d’un fil conducteur dont la solidité avait fait ses preuves. Le foisonnement des informations a toujours existé, les chercheurs ont toujours écrit des articles et des livres. La consistance du travail s’organisait autour de métarecherches capables de rendre compte et de comparer des points de vue disciplinaire.

Arrêtons-nous sur ce terme de disciplinaire, il a un sens utile ici à faire remonter: disciplinaire comme une rigueur, un effort pour baliser, organiser, définir et limiter un champ sémantique et des concepts.

Dans le monde du gai savoir d’aujourd’hui, peu sont ceux qui se donnent pour limite de n’utiliser les mots de dans leur système de référence, leur écosystème. Le zapping mental, c’est l’art de jouer à saute mouton avec les mots, les concepts, les idées, les auteurs. c’est comme ça qu’en sciences humaines et sociales, on se retrouve à faire un tour sur soi-même dans un cadavre exquis d’association d’idées, un consensus mou pour ne pas froisser son interlocuteur. Du mou pour ne pas avoir à débattre. Au temps du like, il ne fait pas bon débattre dans la contradiction. Autant chercher les bouts les moins polémiques, les plus plastiques des concepts pour conserver l’illusion que l’on parle de la même chose.

Dans le monde d’aujourd’hui, chacun peut publier et médiatiser sa pensée, après tout la liberté d’expression est à tous. Dans un temps pas si lointain, l’écriture des idées passait par une validation collective des pairs et des maitres, qui filtraient ce qui était suffisamment abouti pour constituer une pierre à l’édifice. Editer, être édité était suffisamment couteux pour qu’on s’y reprenne à deux fois.

Désormais, en position de formatrice, je suis confrontée à des gens qui ne veulent apprendre que de leur propre opinion, ne pas creuser dans les mines des idées complexes, accepter d’être remis en cause par une pensée rigoureuse. Ta pensée n’est qu’un point de vue qui vaut bien le mien.

Les gestionnaires, les gérants, attendent de nous, les formateurs, que nous nous adaptions. Moins de douleur d’apprendre, plus de facilité. Ce qui signifie, techniquement (je reviens au PPT de la dernière fois), que le savoir doit être exposé, prémaché, facilité.

Voilà ce qui a changé et qui me laisse à nu, de nouveau comme une débutante. Pour moi, être Appreneur (formateur, enseignants… en résonnance avec apprenant) c’est jouer aux devinettes, utiliser les ressources du langage et des formes du raisonnement pour que le sujet, en face, se transforme.

Former au métier de psychologue est un geste de métier, au même plan que le maitre d’apprentissage dans l’artisanat. Je ne forme pas des amateurs, je forme de futurs collègues à s’approprier la posture d’un métier au travers de la façon dont on s’en approprie les connaissances. La forme et le fond vont ensemble. La façon dont l’apprenant se saisit des connaissances dit quelquechose de la façon dont il se saisira du discours de son patient. Une métaphore, un entrainement, une dialogie.

PPT

Ecrire un cours, c’est se situer à un carrefour. Direction 1, la paraphrase, l’encyclopédie, tout embrasser pour ne rien oublier. Et la tentation est grande de céder aux vertus de l’universalisme: disparaitre derrière la connaissance, les maitres, le discours.

Direction 2, se fixer une règle du jeu. Certains appellent ça « problématiser », c’est savant, ça fait riche, et il est bien connu qu’on ne prête qu’aux riches. Dire à l’avance de se dont on va parler, annoncer le menu, comme au restaurant. Il est vrai que quand on donne un cours, on a des clients, devant, qui en veulent pour leur argent.

Préparer un cours, c’est se coltiner avec une vieille question, qui a l’air de revenir, mine de rien: Borromée et son noeud (de famille). C’est penser dans un sens, rétropédaler, pour énoncer dans un tout autre sens: pour expliquer, il faut déconstruire.

Avant, il y a longtemps, je faisais ça les doigts dans le nez, sans me vanter: un thème, une recherche, une pirouette, et hop, un cours.

Et ça c’est mis à moins marcher, et à ne plus marcher du tout. Pourtant, quand je m’y mets, je sais bien que je n’ai pas le choix: ça s’appelle le PPT.

Avant, forte de toutes recherches accumulées, je me présentais face à un groupe et je remontais une chaine associative qui n’avait de vraie que sa consistance ici et maintenant: nous construisions ensemble, par mouvements subjectif, ce qu’il fallait savoir à la fin. J’aimais ça, l’improvisation créatrice, qui entrainait avec elle la pensée du groupe.

Aujourd’hui, la modernité produit de la pensée en boite: des PPT. Et là, je ne sais pas faire: comment faire penser dans un cadre de 7×12, qui ne ressemble à rien, et qui produit un symptôme bien connu, celui de l’accumulateur compulsif: tout mettre, ne rien oublier, décrire.

Où loger la pensée, dans quels interstices? Rajouter des gifs animés? des paysages marins?

Ulysse! Convoque la ruse!

Boucler la boucle

A force de fureter sur Netflix, on prend le risque de tomber sur des contenus intéressants. Hier, j’ai vu les 3 épisodes de Fluctuat nec Mergitur, le documentaire-témoignage consacré aux attentats du 13 novembre 2015. Fascinée, j’ai vu les trois épisodes dans la nuit, presque en apnée.

Et je me suis souvenue.

Le 13 novembre, le 14 novembre et les jours qui ont suivis, je suis restée quasi non stop à l’écoute téléphonique, sur la plateforme pour laquelle je travaillais à l’époque. J’ai vu les images des attentats, sans rien en comprendre, à la télé comme tout le monde. J’ai fait un effort de mémoire pour me souvenir où était ma fille, qui à l’époque habitait dans le quartier du bataclan. Elle était en weekend dans les bois, je ne l’ai pas appelée, pas la peine de l’inquiéter, je l’ai fais le dimanche soir avant qu’elle reprenne son train, de façon elliptique, pour la préparer sans l’affoler.

Et le téléphone s’est mis à sonner, sans interruption.

Une plateforme téléphonique d’appels psychologiques, c’est la mise en relation de salariés avec des psychologues. Une prestation payée par l’employeur, visant la prévention des risques psychosociaux. La plupart du temps le psychologue est seul, chez lui, il a programmé les plages de disponibilités, son téléphone peut sonner à tout moment. Son téléphone, chez lui, pour répondre à des interrogations multiples et diverses. Psychologue au téléphone chez soi, c’est faire l’expérience de la grande solitude face à toutes détresses.

Et le 13 novembre et les jours qui ont suivi, ça été le cas.

En entendant les pompiers, les policiers rendre compte de leur état mental après leur intervention, j’ai pris conscience de tout ce qui c’était passé en moi, pour moi pendant ces quelques jours: suspension du temps, suspension des émotions, suspension du goût et de l’odorat. Et toujours seule, pas de groupe de parole pas de soutien de la part du gestionnaire de la plateforme.

Et j’ai enchainé les entretiens. un entretien, un compte rendu à chaud, quelques notes, un diagnostic suggéré. Et toujours silence sur toute la ligne.

Voilà. de Charlie au Bataclan

Je voudrais ici témoigner de celà.