le réel du travail

pour penser le travail, il faut bien se créer des catégories de penser.

Pour l’ergonomie, deux concepts assez souples soutiennent la théorie: « la réalité du travail », et « le travail réel ». D’un côté, le travail qui est rendu visible par un résultat tangible, de l’autre le cheminement intérieur et les arbitrages que l’opérateur doit faire pour tenir la prescription du travail.

Ces deux concepts sont séduisants, parce que simples et que même un néophyte s’y retrouve. Et il est important que les néophytes s’y retrouvent parce que la science du travail ne vaut que si elle est mise en œuvre par les néophytes, qui sont bien souvent les premiers concernés.

Au passage, la marge de manœuvre est étroite entre pensée sur le travail et conception du travail…

Dans une journée de travail, il y a quelques temps,des ergonomes nous ont expliqués qu’ils savaient, eux ce qu’était le travail réel… Ils avaient en fait circonscrit l’obscure pensée de l’opérateur en pleine action.

Ils ont réussi là où les psychologues échouent depuis des décennies: ouvrir la boite noire, avoir accès au processus de pensée, analyser non les conduites, mais la subjectivité qui soutient la conduite. Ils ont résolu des questions qui ont été posées par des philosophes, des psychanalystes, des psychologues avec prudence.

La subjectivité peut être éclairée par la rationalité de l’adhésion à un protocole d’action.

Une fois de plus, le retour de la tentation taylorienne: si la consigne est claire, si les objectifs sont définis, si l’opérateur est correctement formé, si l’opérateur adhère correctement aux protocoles de sécurité, le travail sera exécuté en bonne et due forme, le réalisé conforme à la prescription, tout ce petit monde produisant des évaluations sans biais…

Quel joli monde! Quel monde joli, dans un monde où la fluidité, la complexité, l’adaptation en continu a pris le pas sur l’obéissance et la congruence…

Pourtant, au moins dans les alentours de mon univers professionnel, l’ergonome, l’ingénieur en normes en tout genre à pris le pas sur d’autres modes d’analyse du travail.

L’ergonome répond à une demande sociale: créer du stable dans un univers de fluidité, et la créer du côté de la maitrise des comportements. Il n’y a pas plus paradoxal que le comportement: on le voit, mais il nous échappe. On le circonscrit, mais il s’enfuit.

On le filme, mais que voit-on?

Évidemment, pour créer du stable, il faut pouvoir éclairer. Et la nature humaine espère comme elle redoute la lumière.

Chers ergonomes, le réel nous échappe toujours. Ce que veut le sujet n’est pas ce qu’il désire.