le travail, c’est l’effort du travail

en quoi consiste donc le travail?

Dans un effort. Celui de le faire. de faire l’effort de s’astreindre à faire les tâches qui nous permettent d’assurer notre subsistance.

de supporter la routine. de supporter l’ennui. de trouver des palliatifs à la routine et l’ennui.

Sans devenir fou, ni violent, ni désespéré.

C’est à dire de se contraindre, et de pouvoir l’assumer.

C’est ça le tripallium. L’engin que nous nous attachons volontairement autour de la taille.

Pour aujourd’hui, restons-en là. mesurons l’énergie, l’effort, le désespoir, l’engagement qui nous lie avec cette métaphore mécanique.

 

interlude: perversion

je participais, ces jours-ci, à un fil de discussion sur un forum professionnel.

La discussion, fort intéressante, portait sur la question des personnalités perverses au travail.

Alors que nous discutions d’éléments techniques, un contributeur nous a interpelé sur « l’attaque perverse » d’un salarié envers un autre, en généralisant de « l’attaque » au »trait pervers », à la « personnalité perverse ».

La perversion fait et fera toujours couler beaucoup d’encre et de larmes.

Il serait si facile et agréable de désigner dans le monde des gentils et des méchants, des pervers et des victimes, des salauds et des innocents.

Depuis Hannah Arendt, nous ne pouvons plus faire semblant d’ignorer cette vérité (que Freud avait déjà énoncé, mais bon, il a fallu l’horreur de la guerre moderne pour que le message passe enfin), que nous sommes tous des pervers au petit pied, par action ou omission.

Dans l’entreprise comme partout ailleurs.

Ce qui a peut-être changé, c’est que nous attendons tellement de l’entreprise qu’elle fonde un espace d’épanouissement de la personnalité qu’il nous est devenu insupportable de devoir accepter des rapports sociaux ordinaires ailleurs.

La culture du portefeuille individuel de compétences et de la clairvoyance dans l’évolution de la carrière a en ce sens renforcé l’idée d’un angélisme développemental que rien ne doit contrarier.

Sauf que ça ne marche pas comme ça et que les organisations de travail sont traversées par la même puissance du Désir pour soi au travers des autres.

Que certains y laissent des plumes, cela va sans dire.

Mais ils auront des occasions de se rattraper, les premiers ne seront pas les derniers.

creuser encore

on le voit bien dans la note précédente, la vision de l’inscription du travail dans un rapport à la torture fait mal démarrer les analyses, et les outils qui vont être mobilisés par les chercheurs vont forcément être influencés par cette vision invalidante du travail.

La deuxième option, en matière de représentation de la fonction psychologique du travail consiste à mobiliser une vision nostalgique et bucolique de la fin du moyen-âge, dans un « autrefois » merveilleux des chevaliers et des princesses, de l’émergence de la classe sociale des artisans et petits maitres d’ateliers.

Le travail devient complicité d’apprentis et de compagnons, de franches amitiés viriles, d’une stabilité d’atelier où chacun peut se construire une place, apaisante et sécurisante. L’atelier, à taille humaine permet à chacun de se perfectionner selon ses goûts et sa personnalité.

Fixer le travail dans le contexte de l’atelier impose, au passage, à sortir d’une vision manichéenne qui supporte la plupart des travaux des chercheurs, et de l’ensemble de la société.

Le travail ne peut plus être cristallisé dans le labeur unique du travailleur à la tâche, l’usine, l’entreprise, le salarié posté.

Les cartes commencent à se brouiller, parce que là où l’on imaginait une unité théâtrale d’analyse (le temps, le lieu, l’intrigue) commencent à se dessiner des particularismes: et les paysans? et les voyageurs de commerce? Et les rouliers? et les guerriers?

Parce que si certains construisent l’artisanat émergeant, la plupart vivent dans des rapports sociaux de survie, engageant leur énergie dans une activité aléatoire et toujours remise en cause.

L’atelier symbolise d’abord une corporation qui s’organise pour assurer un mieux-être social à son groupe, agrégeant prudemment ceux qui son prêts à en intérioriser les règles.

L’objet produit devient la preuve de l’existence d’un consensus qui fait vivre le symbole.

le travail échappe encore…

creuser son sillon

Il est intéressant de constater que la plupart des études sur le travail commencent par le rappel étymologique de l’origine supposée du mot: tripallium, instrument de torture. Tout un programme, qui situe bien le rapport qu’entretiennent au moins les chercheurs (ou les étudiants) avec l’effort de production des revenus qui permettent de subsister.

Le travail serait issu d’un champ sémantique faisant référence à la torture.

Je ne peux m’empêcher d’être perplexe devant l’association d’idées induites par ce rapprochement, et les conclusions qui en découlent. Il y aurait donc une victime et un bourreau, une scène traumatisante, des outils de torture chargés d’être des intermédiaires douloureux pour extirper une vérité à la victime.

Etudions les protagonistes: qu’est-ce qu’un bourreau? Un adulte, psychiquement immature, choisi pour occuper cette place parce capable de transgresser la loi sociale du « tu ne tueras point » et « tu ne feras pas de mal à ton voisin ». Un humain qui n’a pas développé les aptitudes sociales d’identification à l’autre, qui ne peut pas se mettre à la place de l’autre, qui peut provoquer des émotions, des douleurs négatives sans se projeter dans le ressenti de l’autre. Un pervers qui use du corps des autres pour obtenir une jouissance personnelle.

Qu’est-ce qu’une victime? Une personne ordinaire, choisie par hasard dans une foule, mise dans une situation d’isolement physique ou psychique, dans l’incapacité de s’échapper de la situation, soumise à de mauvais traitements physiques ou psychiques. Un innocent, qui ne peut trouver d’issue à la situation de contrainte parce qu’il n’en a ni les clés, ni la réponse.

Le bourreau pose une question, la victime tente d’y apporter une réponse. Et tant que la réponse n’est pas donnée, le bourreau peut continuer à questionner.

Au passage, cette vision de la torture nous ramène singulièrement à notre représentation du haut moyen âge et des récits de la chasse aux sorcières.

Je me souviens d’avoir visiter, il y a quelques années une de ces expositions itinérantes présentant des instruments de torture mis en scène avec des poupées de cire censées représenter les femmes des campagnes accusées de sorcellerie.

Pendant un temps plus ou moins long, on quitte le temps des mortels pour se projeter dans un temps suspendu: quand nous sommes sorti de cette exposition nous ne savions plus rien du temps qui s’était écoulé: une demi-heure, une heure, deux heures? C’est dire si le message passe, la scène provoquant une immersion dans les tréfonds de notre chaudron pulsionnel intime.

Voilà à quoi nous renvoie l’évocation des origines du travail: l’intime de nos pulsions.

le culte de l’effort

Une jeune femme de mon entourage travaille dans un pays où les règles d’organisation du travail correspondent au mode anglo-saxon: à 17H30 au plus tard, elle doit avoir quitté son poste de travail. Rester plus tard, c’est prendre le risque d’être considéré comme un employé faiblement performant. Pour un cadre. Surtout pour un cadre.

Après 17H30, elle doit avoir des activités sociales, et il lui appartient d’en faire la démonstration auprès de ses équipes: l’engagement du corps dans le travail passe par la démonstration des capacités à savoir se mobiliser autrement, pour une autre cause, sur un mode sportif, ludique ou créatif.

L’entreprise valorise ces prises d’initiatives en accordant des primes à l’activité, en associant son nom à l’activité produite.

Certes, c’est à double tranchant: le salarié devient le porte drapeau de son entreprise, qui pourrait recycler dans son propre processus de communication l’activité libérée de son salarié.

Du coup le salarié n’a d’autre impératif que d’être performant autrement, et de s’engager subjectivement dans les loisirs comme un reflet de l’activité rémunérée.

Pourtant, cet engagement semble produire des effets autrement bénéfiques sur la capacité collective à se mobiliser pour faire face à l’adversité et à la dureté du monde du travail. En particulier le sentiment que l’aléa n’entame pas la continuité de soi, ce qui permet de considérer collectivement l’erreur comme un problème à résoudre et non une faute individuelle

le travail est rarement ce que l’on croit

où plutôt, n’est jamais ce qu’on croit qu’il est.

Dominique Méda nous avait dit que le travail était fini. Vive les vacances!

Sauf que non, le travail ce n’est pas ça.

C’est ça aussi, bien sur, comme dans le dicton, le travail fait vivre. Le travail n’est, dans un premier temps que la somme des actions qui nous permettent de produire un revenu. Ah, le bon vieux temps des travaux des champs où l’action de l’effort musculaire se voyait directement dans l’assiette….

Donc, le travail serait le produit visible de l’effort musculaire.

Et nous voilà arqueboutés à la nostalgie paysanne et ouvrière du travail.

Dans un deuxième temps notre histoire sociale est traversée pas l’invention des corporations artisanales qui ont inventé le métier et la belle ouvrage.

Le travail devient une valeur, un effort de perfection, la hiérarchie s’organise autour des artisans qui savent produire des objets parfaits.

Effort, perfection, le travail porte atteinte à la construction identitaire: je suis ce que je fais. Ma production est une fenêtre de mon âme. je suis parfait parce que je produis des objets parfaits.

Une société d’ingénieux à défaut d’une société de génies.

Pas de défaut, pas d’erreur, pas de tâtonnement, pas de surprise, pas d’aspérité.

Le beau geste devient le signe d’une belle personne. L’expérience fait l’évolution de la personne. Quand tu seras vieux, tu seras un virtuose.

Notre vocabulaire se charge de fixer la règle. Quand donc l’erreur est-elle devenue la faute? Quand donc a-t-il fallu intérioriser l’effort (ne pas compter sur ses doigts, c’est masquer l’effort de la complexité du dénombrement) pour plaire au maitre? Pour les danseurs, le sourire est la trace ultime de la maitrise technique.

Arrêtons-nous là pour aujourd’hui: le travail, c’est d’abord l’effort pour imposer au corps la négation de l’effort. Le bon travailleur c’est d’abord celui qui travaille à donner de lui-même une image de sérénité par l’annulation de l’effort.

Une autre valeur, donc: la compétence.

l’arroseur arrosé

accompagner

impulser

ouvrir

éclairer

dédramatiser

saluer

partager

Faire pour métier la conférence intime de l’énigme du travail

ouvrir la porte

la refermer

s’enthousiasmer sur la créativité, l’inventivité

décrypter,

jouer au détective, chercher les indices, les agencer

chercher, lire, chercher, lire

et recommencer

et décider, un jour, d’ouvrir une fenêtre sur l’agora du monde

sortir le journal intime du tiroir

penser à haute voix

un programme, une proposition

mais aussi une consultation